DEPECHE MODE : DELTA MACHINE *****

Delta Force(s) !

Pour certains, le chiffre 13 porte la poisse. En ce qui concerne la musique, 2013 est l’année de tous les bonheurs… Les retours de voix mythiques s’enchainent : Bowie, Clapton, et en attendant celle de Carla Bruni (ou pas), c’est celle de Dave Gahan qui vient booster nos oreilles attentives. DM revient et la Machine s’emballe ! Il ne manquerait plus que Frank Sinatra sorte d’entre les morts, et on ne serait pas loin d’atteindre l’orgasme pur et simple… Alors pourquoi tant de bonheur ? Lloyd a bien une idée, et ne se gêne pas pour nous la faire partager !

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C’est un onyx, une pierre d’un noir brillant, profond qui, lorsque l’on s’y plonge, reflète vos propres peurs, vos angoisses et vos espoirs. Voilà ce que provoque l’écoute du dernier et 13ème album studio de Depeche Mode. Après Black Celebration, Music for the masses, Violator et Songs of faith and devotion, les trois Basildoniens réussissent l’exploit de nous livrer un cinquième opus qui obtient la note maximale qu’on puisse imaginer quand on est fan de ce groupe. Ils parviennent même à provoquer la confusion dans l’esprit de votre humble auditeur qui finit par se demander si ce n’est pas là la plus belle œuvre des anglais. La question peut être posée et une partie de la réponse se trouve dans ce qui va suivre.

Depeche Mode et David Bowie ont un point commun. Voire deux si on compte le fait que Dave Gahan, le chanteur du groupe, habite le même immeuble new-yorkais que le papa de Ziggy (les charges y sont équivalentes à la dette extérieure du Zimbabwe). Le retour – inattendu – du Dieu absolu de la pop contemporaine s’est fait avec une ballade un chouïa cryptique (Where are we now ?) et DM a décidé d’annoncer la sortie de leur album avec un single, Heaven, sur le même tempo. Pour couronner le tout, voilà les deux entités sortent leur dernière production au mois de mars, à quinze jours d’écart. Alors, à peine remis du merveilleux The Next Day, Delta Machine prend place sur la platine CD pour nous dire où en sont les trois jeunes quinquas, Martin Gore, Dave Gahan & Andy Fletcher (même si la présence de ce dernier dans le processus créatif du groupe est cent plus mystérieux que tout ce qui a pu se passer dans le Triangle des Bermudes depuis des siècles).

david & dave

Première constatation, l’ensemble de l’album est d’une formidable cohérence. Noir, blindé de sons nouveaux, de trouvailles magistrales, d’un Dave Gahan à la voix toujours aussi puissante et qui monte comme jamais, Delta Machine surprend et déroute avant de finir par séduire de plus en plus à chaque écoute. Ce n’est pas un disque de blues, mais du blues version Depeche Mode (le Delta du titre fait référence au delta blues, issu du Mississippi). Gahan signe cinq titres sur la version deluxe et si la batterie (physique) est toujours absente, alors que le groupe l’avait intégré en studio dans les années 90, les boites à rythmes tapent fort, très fort. Comme dit Aurélien, un grand connaisseur du groupe, DM est la seule entité musicale qui (je cite) « Beat par la mélodie ». L’écoute approfondie de l’album confirme    ses dires.

La cohérence susnommée se fait dans une tonalité très sombre des morceaux, et même si les thèmes ne sont pas nouveaux (religions, foi, soumission…), Depeche Mode continue de creuser son sillon avec une persévérance remarquable. Depuis Exciter en 2001, un vrai ratages, les précédents albums donnaient le sentiment que le groupe avait du mal à se remettre de tous les déboires extra-musicaux de leurs principales têtes pensantes. Si Playing the angel avait rassuré tout le monde en 2005, Sounds of the universe en 2009 laissait un large sentiment mitigé. Mais là, un chef d’œuvre vient de nous être déposé entre les mains. Dans 20 ans, on parlera encore de cet album, promis juré. Ils se réinventent tout en sachant rester eux-mêmes. Personne ne fait du Depeche Mode en dehors de Depeche Mode. Ces sons, ce sont les leurs et ils parviennent à nous surprendre encore et encore, là où la bande à Bono et U2 s’applique, même avec talent, à appliquer les mêmes recettes.

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Depeche Mode nous cueille dl’entrée avec Welcome to my world, une chanson assez surprenante, très sombre au début et qui s’éclaire avec un refrain qui grimpe très haut. Alors que le précédent album mettait des plombes à démarrer, là, on est tout de suite dans le vif. Du sujet ou d’autre chose, mais dans le vif. Les rythmes sont syncopés et les programmations des synthés analogiques, sublimes. On pense bien sûr à World in my eyes pas seulement sur le titre, mais sur la thématique aussi puisqu’il s’agit de « rentrer chez quelqu’un » si vous me suivez… La fin, toute en tension, rappelle aussi la B.O. de Drive. Angel est un morceau qui avait été jeté en pâture à tous les fans lors de la conférence de presse à Paris et c’est bien dommage, car ce morceau aurait mérité d’être un single. Basse profonde, rythme puissant et la voix de Dave, impériale. Lui n’a pas besoin d’une échelle pour aller causer aux anges. On a pu voir dans les quelques prestations télévisées du groupe, ce morceau va faire partie du set de tournée et est d’une grande efficacité.

Heaven, le single qui a précédé tout cela est une superbe ballade, même si les accords sont un peu simpliste. La mélodie est là et la voix qui sait se faire gutturale de monsieur Gahan est un appel pour se rouler des pelles sur les pistes de danse. Étrangement, ce morceau fait figure de – belle – anomalie – dans l’album, tant il dénote par sa lumière et sa douceur. On peut noter encore une superbe seconde voix de Gore sur les refrains. Rarement dans la musique pop, on a pu avoir dans un groupe un tel assemblage entre deux chanteurs.

Secret to the end est un des cinq morceaux signés de Gahan (pas tout seul, hein, non plus) et directement lié à une production du précédent album Hole to feed dans cette rythmique un peu syncopée. La guitare vient se battre avec des synthés très agressifs et le refrain est assez étonnant. L’auditeur peu anglophone entend un « chodoubignou » repris en écho et ça peut paraître désarçonnant. Mais la mélodie principale, bondissante, fonctionne très bien et le final est tout en puissance avec cette guitare qui n’est pas sans rappeler de belles choses de chez Unkle.

My little universe est bien plus intéressant qu’il n’y parait. Pas vraiment de mélodie, des synthés très analogiques et une voix très sèche, sans effet de reverb. On pourrait penser à Something to do et leur période plus « indus ». Les paroles sont très biens foutues, mais le morceau peut clairement foutre plus d’un auditeur à la porte. Slow nous met un riff de guitare blues dans les oreilles et ne cesse, sur son refrain, de changer de tonalité. Encore une fois, beaucoup de risques de la part du groupe. Le morceau était prévu à l’époque pour Songs of faith and devotion mais n’avait pas été enregistré. Du ventre mou de l’album, les DM offre une nouvelle expérience musicale, suave, lancinante.

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On enchaine avec un Broken de toute beauté. Un single en puissance. Un « driving beat » inévitable, la voix de Dave posée très bas sur les couplets et des multitudes de sons qui rendent chaque écoute un vrai délice. Le refrain est très aérien avec une guitare qui provoque l’extase, on en regretterait presque que le morceau soit trop court pour nous emmener encore plus haut. Avec plus de culot, les DM nous sortait un nouveau Never let me down again. The child inside, le seul morceau chanté par Martin, on revient à quelque chose de plus classique pour le bonhomme. Pas de vrai nouveauté de ce côté, même si le vibrato si particulier du compositeur principal fonctionne toujours aussi bien. Soft touch / Raw nerve, ça serait un peu comme si Joy Division et les Rolling Stones avaient fait un petit ensemble. La version de l’album n’est pas mal du tout, surtout sur l’envolée « Oh brother », mais prend toute sa dimension en live où l’aspect post-punk ressort davantage. L’intro reste malheureusement trop courte. On aurait peut-être aimé une petite surprise à ce moment-là.

Should be higher est concrètement LE morceau de l’album, par sa puissance, sa construction, sa mélodie qui ne vous quitte plus et surtout par une performance vocale de Gahan proprement superbe. On voit justement qu’en live, certaines notes sont âpres à tenir pour lui, raison pour laquelle, sa voix est noyée dans une reverb flatteuse. Mais le refrain, avec ses gros synthés, est imparable.

Pour autant, Alone, le morceau suivant est sûrement le plus noir jamais écrit par Gore. Des paroles magnifiques et une ambiance suffocante qui ferait passer Nine Inch Nails pour un boys band. Tout est péremptoire et qu’on soit du bon ou du mauvais côté de l’arme, on se sent mal dans cette exécution publique. Le second couplet est d’une grande puissance avec des poussées dans les basses. Incontestablement, ces deux morceaux qui se suivent les pépites absolues de l’album.

Avec Soothe my soul, Depeche Mode nous sert un second single très efficace, à sortir ces jours-ci. Plus positif dans les paroles, dans les tonalités, le morceau va faire un ravage dans les boites (on imagine aisément des remix ultra dancefloor). Le refrain fonctionne à plein régime et la guitare lui donne un grand coup de boost.

Enfin, avec Goodbye, le groupe possède son dernier morceau pour clôturer le set. Ils peuvent parfaitement l’enchaîner à Personal Jesus, la suite d’arpège à la guitare n’est pas sans rappeler un petit lien de parenté limite incestueux entre eux. Le refrain possède une vraie puissance lyrique et le père Dave s’en donne à cœur joie pour jouer les bluesman.

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Des morceaux bonus, que dire ? De la qualité. Long time lie, signé des deux têtes créatives est une bonne production. Cependant, il serait bon de demander à Dave ce qu’il a avec les mensonges. Entre son deuxième album où figure un morceau A little lie et ici, on se dit que le garçon a quelque chose à reprocher ou à se faire pardonner. Quoiqu’il en soit, le titre est bon et la guitare, très Ry Cooder en plein milieu, et fait décoller l’ensemble.

Happens all the time joue avec des ambiances un peu étranges avant de trouver son parfait envol dans le pré-refrain. Un bonne face B de l’époque.

Always n’est pas forcément très intéressant. On a l’impression que Gore a continué son histoire avec Vince Clarke sur leur projet commun VCMG.

All that’s mine reste dans l’obsession de Gahan d’avoir une rythmique syncopée. Le titre est bon, mais il est vraiment dommage qu’après le refrain, le groupe s’obstine à ne pas envoyer leur mélodie en l’air. Petite déception.

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Au final, voilà un album d’un nouveau genre. Certes, pas de Enjoy the silence ou de I feel you à l’horizon, mais cet opus propose autre chose. Un équilibre, une cohérence d’ensemble, à laquelle il est difficile d’enlever un maillon. C’est fort, tendu, d’une formidable maitrise.

Depeche Mode est un groupe au sommet de son art, à l’octave de son existence. Prise de risque constante, remise en cause salvatrice, recherche, exploration des univers sonores encore inexplorés… Delta Machine en est flippant de maitrise, à la fois intimiste et porté par un lyrisme introspectif, on n’en sort pas indemne. Mais pas de panique, au bout de cette noirceur incroyable, il y a une lumière où il est écrit « sortie de secours ».

Lilian Lloyd

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3 réflexions sur “DEPECHE MODE : DELTA MACHINE *****

  1. En parfait accord avec cette vision des choses et « Should be higher » semble témoigner à lui seul de la génèse toute entière de DM mais aussi de leur capacité à évoluer : qui a déjà entendu la voix de Gahan si haut perchée dans un refrain jusqu’alors?

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