UN HOMME EFFACE – Alexandre Postel

Damien North est « Un homme effacé ». Il est veuf, professeur d’université et a peu de loisirs. Damien North est un homme banal, qui va se retrouver malgré lui écrasé par les rouages de la machine judiciaire. Il va être accusé de pédopornographie. Il n’en ressortira pas fondamentalement changé, juste un peu plus accablé par le poids de la vie. Damien North, c’est vous et moi. Un homme effacé a fait peu de bruit lors de sa sortie, mais a pourtant reçu le Goncourt du premier roman 2013 et le Prix Landerneau 2013. Et c’est peu dire si ce roman dérangeant mérite ces récompenses.

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L’histoire est banale : un homme discret est accusé à tort de pédopornographie et soumis à la vindicte populaire, comme c’est trop souvent le cas de nos jours (accusés d’Outreau, si vous nous lisez). Du jour où il va être mis en cause, tous ses gestes et dires vont prendre une autre dimension, glaçante : celle de sa culpabilité certaine. Pourtant, Damien North est innocent. C’est le postulat de départ du livre et ici aucun suspens, on ne cesse de le rappeler. Mais c’est en ça que s’exprime le talent de l’auteur, Alexandre Postel. Le lecteur devient de plus en plus suspicieux au fil des pages. Plus il avance dans la livre, plus il en vient lui aussi à s’interroger, comme ces gens qui revoient leur jugement.. Et s’il y avait une révélation de dernière minute ? Et si ce roman était en fait un thriller magistral, à la manière du Meurtre de Roger Ackroyd d’Agatha Christie ? Le climax est atteint lorsque, du fond de sa prison, North participe à une étude sur la réinsertion des pédophiles et qu’il est évident qu’il en a toutes les caractéristiques. Et contre toute attente, aucune révélation finale. Mais aucune déception non plus ! Par ce tour de force talentueux, Postel réussit à faire du lecteur l’allégorie de ce qu’il dénonce : une société prête à tomber à bras raccourcis sur un homme pour en faire un bouc émissaire. Une société abrutie par les images, qui accepte sans réfléchir, et sans prendre le moindre recul sur ce qu’on lui fait avaler.. On se prend aussi à le détester ce Damien un peu mou. Nous aussi, aurions envie de le brusquer un peu, de lui faire payer son innocence.

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Un homme effacé est un roman dérangeant, mais tellement subtil. L’auteur se contentant de nous raconter l’histoire de Damien North, sans rien dire de plus. Et c’est en nous mettant face à nos propres contradictions (mais ce serait si simple s’il était coupable) qu’Alexandre Postel dénonce, avec force, le poids des rumeurs, de la nécessité de se conformer aux conventions, les dérives des assertions judiciaires, la vacuité d’une société obnubilée par les images (la description des images pédophiles et à la fois fascinante et nauséabonde). Et, alors que l’on referme le livre sur l’évocation d’un discours, on ne peut s’empêcher de penser à l’importance des mots, ceux qui sont dits, ceux qui sont tus, et à leur impact sur notre universelle solitude.

Lilith Peper

Un homme effacé d’Alexandre Postel, aux Editions Gallimard – Goncourt du premier roman 2013 et le Prix Landerneau 2013

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LA VERITE SUR L’AFFAIRE HARRY QUEBERT – Joël Dicker

New-York, printemps 2008. Sous la pression du succès fulgurant de son premier roman, Marcus Goldman peine à trouver l’inspiration pour écrire son deuxième livre. Alors qu’il commence à se faire à l’idée de laisser expirer le délai  du juteux contrat passé avec son éditeur, coup de théâtre : son maître à penser, son père spirituel, le célèbre auteur Harry Québert, est accusé de meurtre. Commence alors une enquête qui pousse Marcus (et le lecteur) à s’interroger sur les relations humaines, les faux-semblants et à se poser une question plus fondamentale que ce qu’on pourrait penser : comment écrit-on un (bon) roman ?

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Mille récits en un dans La vérité sur l’affaire Harry Québert : celui que lit le lecteur, celui que veut écrire Marcus, celui qu’il écrit, celui que les gens croient qu’il écrit, celui que son éditeur veut qu’il écrive, celui que Québert a écrit, ceux qu’on aimerait écrire et ceux qu’on aurait préféré ne jamais avoir imaginés… De façon évidente, il y a un roman dans le roman : les premiers jets du livre qu’écrit le personnage sont offerts au lecteur comme une avant-première. Cette mise en abyme enrichit doublement le récit, qui se lit avec fluidité et délectation, malgré sa complexité et ses multiples angles d’approche. A la fois thriller, chronique d’une Amérique qui voudrait changer sans vraiment réussir (ou le vouloir), roman d’amour et d’amitié, La vérité sur l’affaire Harry Québert sait s’adapter à son public. Ceux qui veulent s’arrêter au roman d’amour, ou d’amitié, le pourront en passant un très bon moment. De même, ceux qui veulent n’y voir qu’un thriller peuvent se préparer à des nuits blanches. Mais au-delà du thriller haletant, le roman propose une réflexion sur les travers de notre société ; ainsi celui qui veut y lire une analyse de la société américaine sera servi. Le roman se déroule durant la période de la première élection de Barack Obama, et l’évocation de cet évènement planétaire et historique, plus qu’un simple détail, fait la singularité et l’intérêt du roman. Si, en effet, le contexte socio-politique est régulièrement évoqué, il n’est ni détaillé, ni décortiqué de façon apparente. Mais c’est le contraste entre un événement fondamental, marqueur de l’avènement d’une ère nouvelle de niveau mondial (l’élection d’un président noir à la tête du pays qui domine le monde) et le fait indéniable de la persistance d’une certaine forme de superficialité, de vacuité de la société et de ses attentes, qui fait la qualité première de ce roman.

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Le livre de Marcus Goldman doit sortir avant ou juste après les élections, afin d’être assuré d’une médiatisation maximum; son éditeur, évidemment vénal, a un point de vue sans équivoque : aucun événement n’est plus important que la médiatisation qu’on en fait. L’important est ce qui se dit, ce qui s’entend (Québert le dit lui-même : « n’écrivez pas pour qu’on vous lise; écrivez pour être entendu ») tout ne fait que passer et s’oublie aussi vite; seul l’argent reste… et encore. Mais comme le rappelle la 4e de couverture, La vérité est aussi – et surtout – un roman sur les romans. Comment écrit on un roman, et qu’est ce qui fait qu’un écrivain est un écrivain ? La paternité nominative d’un récit fait elle du père patronymique l’auteur dudit récit? Qu’est ce qu’un bon sujet ? L’auteur, Joël Dicker, ne répond pas à ces questions mais se contente de donner des pistes de réflexion, de les creuser, de les lâcher parfois, pour mieux y revenir, ou pas. Il dresse un constat terrible : tout n’est qu’éternel recommencement. Un nouveau roman est à peine achevé qu’il faut déjà se lancer dans l’écriture du suivant. Un événement à peine abordé qu’il faut déjà occuper la scène médiatique sur un autre sujet. Ne semblent résister à cette surenchère que les relations amoureuses et amicales, pour peu que l’on accepte de souffrir, puisque, comme le dit Harry Québert  » Ecrire un livre, c’est comme aimer quelqu’un : ça peut devenir très douloureux ». La vérité sur l’affaire Québert est un roman « boule à facettes », tant par ses axes de lectures, ses formes multiples, que par les sensations qu’il provoque : tout aussi enthousiasmant, passionnant, brillant, subtil, que profondément pessimiste.

Lilith Peper

La vérité sur l’affaire Québert de Joel Dicker, aux Editions De Fallois – Goncourt des lycéens et Grand Prix de l’Académie Français 2012